
IA & conscience stratégique : transformer sans se trahir
Focus sur les 5 enseignements clés de notre table ronde du 18 mars 2026
L'intelligence artificielle s'impose dans les organisations à un rythme sans précédent. Plus de 70 % des entreprises l'ont déployée, mais 82 % des salariés l'utilisent sans aucun accompagnement. Et seuls 20 % des entreprises parviennent réellement à en tirer de la valeur. Alors, comment transformer pour les bonnes raisons, sans perdre son identité ? C'est la question au cœur de la table ronde organisée par eXalt et le collectif Let's Change, réunissant quatre experts aux regards complémentaires : Marie-Lou Barnaud (consultante & docteure en neurosciences et IA), Flavie Joos (manager en transformation des organisations), François-Xavier Lainé (co-fondateur d'eXalt) et Sébastien Deschaux (co-fondateur de DigitalKin & Chief Scientific Officer).
Voici les 5 grands enseignements à retenir.
Dépasser le FOMO sans rester sur le quai : l'IA exige une vision avant l'action
Premier constat partagé par l'ensemble du panel : les entreprises se lancent dans l'IA sous pression, souvent sans boussole. Marie-Lou Barnaud identifie un phénomène bien connu :
« Les entreprises vivent un FOMO - Fear Of Missing Out. Elles se mettent à l'IA parce que tout le monde en parle, sans comprendre ce qu'elles font ni où elles veulent aller. Et ce qu'on commence à voir, ce sont les échecs massifs de projets IA. »
Flavie Joos complète en pointant un angle mort trop souvent sous-estimé : la maturité réelle des organisations. Données non structurées, processus non harmonisés, dette technique persistante, beaucoup se lancent sans avoir consolidé ces fondamentaux.
« La question n'est pas de savoir si on va trop vite. C'est de savoir d'où on part, et ce qu'on veut faire avec l'IA concrètement. » Flavie Joos
François-Xavier Lainé le rappelle avec force : nous vivons une révolution comparable à l'arrivée de l'électricité. Ceux qui ont attendu que le réseau soit parfait avant de s'y connecter ont disparu. Ceux qui ont expérimenté, tâtonné, appris en faisant, ont construit le monde d'après. La technologie progresse à une vitesse que notre cerveau peine à appréhender, et le basculement, quand il arrivera, sera brutal pour ceux qui n'auront rien tenté.
« Personne ne sait exactement quand ça va basculer. Tout l'enjeu, c'est d'amener les collaborateurs à vivre cette période sereinement, pour que quand ça bascule, ils soient prêts. » François-Xavier Lainé
💡 À retenir : Le FOMO pousse à agir sans réfléchir. L'immobilisme pousse à subir. La bonne posture : une vision claire, une exécution itérative, et le courage de se lancer sans attendre la perfection.
La vraie transformation est humaine, culturelle et organisationnelle, pas technologique
Début 2025, le BCG révélait que les entreprises qui créent réellement de la valeur avec l'IA investissent 10 % sur les modèles, 20 % sur la data et l'infrastructure, et 70 % sur les personnes, les processus et la transformation. Aucun intervenant ne trouve ce ratio excessif. Au contraire.
Marie-Lou Barnaud décompose ce 70 % en quatre dimensions indissociables : l'humain au centre, celui qui utilise, observe et donne du sens ; les processus pour structurer le chemin ; la gouvernance pour cadrer les rôles et responsabilités, et la culture, l'essence même de ce que l'entreprise porte et veut incarner.
« L'humain est au cœur de ce qui se fait. Mais au-delà, la culture, c'est ce qui fait l'essence de l'entreprise et de ce vers quoi elle veut aller. » Marie-Lou Barnaud
François-Xavier Lainé va plus loin : ce 70 %, c'est « le minimum ». Parce que le changement en cours dépasse de très loin un simple changement d'outil.
« On n'est pas sur un change où on va changer un process ou un outil. On est sur un basculement de paradigme. L'exécution devient une commodité. » François-Xavier Lainé.
Ce n'est pas en achetant un LLM qu'on se transforme. C'est en repensant la manière dont les équipes travaillent, collaborent et créent de la valeur.
💡 À retenir : Les entreprises qui réussissent avec l'IA ne sont pas celles qui investissent le plus dans la technologie. Ce sont celles qui investissent massivement dans la culture, les compétences et les processus, le socle sans lequel aucun outil ne délivrera sa promesse.
Le vrai virage : repenser son modèle plutôt qu'injecter l'IA dans l'existant
Une fois la vision posée et le socle humain en place, reste la question cruciale : comment prendre concrètement le virage IA ? C'est là que se situe le piège le plus fréquent, et le plus coûteux. Sébastien Deschaux le formule avec une clarté redoutable :
« Arrêtez de mettre la technologie dans le monde d'avant. Prenez les gens et aidez-les à construire le monde d'après. »
L'erreur classique : greffer l'IA sur ses activités actuelles pour les rendre plus efficaces, sans se demander si ces activités ont encore un avenir sous cette forme. C’est encore un schéma trop rependu : on automatise un reporting, on accélère un process de validation, on « prompte » un livrable récurrent, sans jamais questionner la pertinence de ces activités dans un monde où l'exécution est absorbée par la machine.
« Si votre métier a un livrable qui peut s'envoyer par mail, c'est ce qui va se passer. Ça prendra 5 ans ou 50 ans, mais votre métier va devenir un outil au service de celui qui aujourd'hui fait appel à vous. » Sébastien Deschaux
Le vrai virage, ce n'est donc pas d'automatiser ce qu'on fait déjà. C'est de se poser la question : si mon métier devenait un outil, à quoi ressemblerait-il ? Quelle valeur délivrerait-il ? Et quel serait mon rôle pour accompagner son usage ?
💡 À retenir : Le virage IA ne consiste pas à optimiser l'existant, il consiste à repenser son modèle. Ceux qui transforment leur expertise en outil et accompagnent son usage construisent l'avenir. Les autres optimisent un présent à date de péremption.
Le manager, gardien du sens et du discernement face à l'IA
Au-delà des modèles et des stratégies, l'IA redessine les rapports humains au sein des équipes. Et le manager se retrouve en première ligne avec un rôle profondément renouvelé.
Le premier enjeu, silencieux mais déjà à l'œuvre, c'est la rupture du lien de transmission. Marie-Lou Barnaud l'observe des deux côtés : les seniors délèguent à l'IA ce qu'ils confiaient aux juniors, et les juniors interrogent l'IA plutôt que leur mentor. Le lien d'apprentissage se rompt. Flavie Joos confirme avec un cas parlant : des consultants juniors qui, plutôt que de solliciter leur manager après une réunion qu'ils n'ont pas comprise, vont chercher la réponse auprès de ChatGPT, disponible, bienveillant, sans jugement. Sauf que l'IA donne la réponse sans le raisonnement, le résultat sans le cheminement.
« D'un côté, un agent conversationnel bienveillant, pour ne pas dire complaisant, qui ne me contredira jamais. De l'autre, un manager qui m'évalue. Le choix est vite fait, mais c'est le mauvais. » Flavie Joos
François-Xavier Lainé le reconnaît avec lucidité : quand l'exécution devient facile, on se lance dans tout, partout, tout le temps, au risque de la surcharge et de la dispersion. Le manager devient alors le garant du libre arbitre de chacun face à l'outil : savoir quand l'utiliser, quand s'en passer, et pourquoi.
Concrètement, cela passe par des pratiques structurantes : préserver des espaces sans IA pour penser et créer, imposer l'apprentissage avant l'automatisation, réinvestir le temps libéré dans le collectif plutôt que dans l'intensification, et identifier des cas d'usage simples pour embarquer progressivement, en se faisant accompagner si nécessaire.
« Quand j'ai un contact avec un être humain aujourd'hui, c'est vraiment pour prendre une décision, réfléchir, parce qu'on a pu préparer les choses en amont. On va enfin pouvoir bien faire notre travail. » François-Xavier Lainé
💡 À retenir : Le manager de l'ère IA porte un triple défi : rassurer ceux qui doutent, canaliser ceux qui foncent, et préserver le fil de la transmission. Son rôle : garantir que l'humain reste maître de ses choix face à la machine.
L'âge d'or du change management commence
La table ronde se conclut sur une conviction forte : le métier de change manager est en train de vivre sa propre révolution, et c'est une formidable opportunité.
Le parallèle est frappant avec la vague agile d'il y a quinze ans. Passer du cycle en V à l'itératif ce n'était pas un changement de méthode, c'était un changement de culture. Et pour l'accompagner, un nouveau rôle avait émergé : le coach agile. Ni formateur, ni chef de projet, mais facilitateur d'une transformation profonde des mentalités. Aujourd'hui, l'IA provoque une onde de choc comparable, en plus large et plus rapide, et elle appelle le même type d'accompagnement : des professionnels du changement qui aident les organisations à se transformer de l'intérieur.
« Comment on modélise les doutes, les craintes, les tensions dans un algorithme ? Tout ça ne se modélise pas. C'est là que le change manager apporte toute sa valeur. » Flavie Joos
Mais le change manager de demain ne peut pas se contenter de ses méthodes d'hier. François-Xavier Lainé pousse à l'audace : simulations immersives, parcours hyperpersonnalisés, agents d'acculturation ; des modalités inaccessibles hier, réalités aujourd'hui.
💡 À retenir : Comme le coach agile a accompagné la révolution des méthodes de travail, le change manager est appelé à devenir l'architecte des transformations IA. Ce n'est pas la fin de son métier, c'est le début de son âge d'or.
Éléments clés

Adopter un cap clair puis tester, itérer, ajuster.
70 % de l'investissement doit porter sur l'humain et la culture.
Le virage IA, c'est repenser son modèle, pas optimiser l'existant.
Le manager est garant du sens, du discernement et de la transmission.
L'architecte de la transformation IA est le Change Manager.
En résumé
Cette table ronde confirme notre conviction profonde : l'IA n'est pas un sujet technologique, c'est un sujet de conscience stratégique. Les organisations qui réussiront ne seront pas celles qui auront déployé le plus d'outils, mais celles qui auront su répondre à trois questions : pourquoi transformons-nous, pour qui, et comment le faire sans se trahir. Transformer sans se trahir, c'est refuser la course aveugle à l'efficacité pour embrasser une transformation lucide, humaine et stratégique.
Table ronde organisée par eXalt et le collectif Let's Change, animée par Lisa Savoldelli et Olivier Barneoud.
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